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L’immigration : un projet de couple
par
Andrea Blackie
Assise dans un petit café du centre-ville d’Halifax, entourée d’universitaires et de citoyens du quartier, je ressens une atmosphère propice à l’échange d’idées. Je suis en compagnie
d’Erice et de Karim Amedjkouh, un jeune couple qui a immigré en Nouvelle-Écosse il y a quelques mois et qui a accepté de témoigner de son parcours.
« Ce n’est pas le fruit du hasard », aime à le rappeler Karim Amedjkouh, âgé de 30 ans, que lui et son épouse Erice, 28 ans, se retrouvent à Halifax. Pour Karim, la capitale de la Nouvelle-Écosse s’inscrit naturellement dans la série de villes maritimes et francophones où il a vécu : Alger, la capitale de son Algérie natale, puis Nice, en France, où il a passé plusieurs années, et finalement Halifax.
Erice, quant à elle, a vécu les onze premières années de sa vie en Roumanie, près des montagnes de la Transylvanie, avant d’immigrer avec ses parents en Allemagne, puis au Canada, à l’âge de 15 ans. Elle n’est donc pas tout à fait une « nouvelle arrivante » en Nouvelle-Écosse, car c’est ici qu’elle a fait son secondaire avant d’aller étudier à l’Université de Toronto, où elle a complété un baccalauréat en études européennes.
C’est à l’occasion d’un séjour d’études à Nice qu’elle a rencontré Karim qui rédigeait son mémoire de maîtrise sur l’immigration algérienne en France. Quand je confie aux deux amoureux que je m’en vais étudier à l’étranger l’année prochaine, ils s’esclaffent :
« Méfie-toi de Cupidon ! »
L’aventure canadienne
Après cinq années en France, Erice et Karim se sont mariés et ont immigré au Canada en mai 2007. Pourquoi la Nouvelle-Écosse ? Pour Karim, l’élément déclencheur a été le passage de la foire d’immigration Destination Canada à Nice. « Le directeur-adjoint de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (FANE) m’a chaudement vanté la qualité de vie qu’offrait la province. » Il s’avère que ce représentant de la FANE avait lui-même immigré au Canada quelques années plus tôt en provenance de… l’Algérie et qu’il appartenait au même groupe ethnoculturel que Karim, les Berbères ! Le fait qu’Erice avait déjà vécu plusieurs années en Nouvelle-Écosse et que sa mère habite toujours Halifax a évidemment pesé dans la balance.
Tous les deux ont été agréablement surpris par l’éventail de services offerts aux immigrants par de groupes communautaires. Ils pensent notamment, du côté francophone, aux services d’accueil que commence à offrir la FANE en collaboration avec d’autres organismes acadiens, par exemple Direction Emploi, et du côté anglophone, à la Metropolitan Immigrant Settlement Association (MISA). Karim déplore « qu’il n’existe pas en France de telles organisations dont la raison d’être est l’accueil des immigrants, car l’intégration à une société nouvelle est un phénomène long, complexe et souvent difficile. »
Dans les semaines qui ont suivi leur arrivée, Erice a trouvé un emploi auprès de la FANE à titre de coordinatrice du réseau des sites P@C. Ce réseau a pour mandat de fournir un accès gratuit à Internet et à d’autres technologies de l’information aux communautés acadiennes de la province. Quant à Karim, il poursuit une formation en éducation tout en donnant des cours de français au campus de l’Université Sainte-Anne à Halifax. La rapidité avec laquelle il a trouvé du travail en français, ainsi que la facilité à vivre en français en ville, ont fait en sorte qu’il a remis à plus tard le projet de perfectionner son anglais.
Vivre en français à Halifax
Karim se dit impressionné par les services offerts aux francophones d’Halifax : « Lorsque tu as la chance de travailler au sein de la communauté acadienne, tu peux pratiquement vivre en français à Halifax ».
Erice, qui s’était intégrée à la majorité anglophone lorsque sa famille est arrivée en Nouvelle-Écosse il y a une quinzaine d’années, qualifie de « découverte acadienne » sa dernière année en Nouvelle-Écosse. À ses yeux, la communauté francophone est beaucoup plus visible qu’il y a 15 ans. Le statut majoritaire de l’anglais dans la province n’empêche pas la jeune femme de mener sa vie principalement en français, bien qu’elle soit consciente des dangers d’assimilation qui planent sur les Acadiens et les francophones.
Le couple se dit optimiste quant à l’avenir de la francophonie de la Nouvelle-Écosse : « Le français semble prendre de l’ampleur », constate Karim, impressionné par la volonté de ses étudiants anglophones d’apprendre la langue de Molière.
Cette première année d’Erice et de Karim au sein de la minorité francophone d’Halifax leur rappelle le statut du français dans leur pays d’origine respectif. Erice m’apprend que plus de 15 % de la population roumaine parle le français, que le français et le roumain – la langue officielle du pays – plongent tous deux leurs racines dans le latin, que la France exerce une forte influence culturelle sur la Roumanie depuis l’époque des Lumières (18e siècle) et que la Roumanie est membre de l’Organisation internationale de la francophonie.
De son côté, Karim m’explique que bien que la langue officielle de l’Algérie soit l’arabe, le pays compte près de 16 millions de locuteurs francophones, un nombre surpassé seulement par la France. Quant au berbère, la langue maternelle de Karim, elle est parlée par environ le quart de la population algérienne.
Erice estime que les nouveaux arrivants d’expression française qui proviennent de partout dans le monde viennent « renforcer et enrichir la communauté acadienne et francophone de la Nouvelle-Écosse. C’est un apport d’une valeur inestimable. »
Le jeune couple prévoit-il rester en Nouvelle-Écosse ? La réponse est affirmative : c’est ici que leur premier enfant – Erice est enceinte de sept mois – va naître et grandir. À l’instar de la société canadienne, que l’on compare souvent à une mosaïque formée d’un grand nombre de communautés culturelles, leur enfant aura une identité à facettes multiples, avec une mère dont le bagage culturel incorpore des éléments de la Roumanie, de l’Allemagne, de la Nouvelle-Écosse et de la France, et un père dont l’identité a été façonnée par les cultures berbère, algérienne, française et maintenant canadienne. Peut-on résumer en disant que leur enfant sera un Acadien d’adoption et un citoyen du monde ?
Andrea Blackie est étudiante au baccalauréat à l'Université Dalhousie. Elle se spécialise (majeure) en français.
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